Alexandra Bircken et Lutz Huelle œuvrent respectivement depuis l’art et la mode. Une exposition les réunit, ainsi qu’un troisième comparse, le photographe Wolfgang Tillmans, à partir d’une histoire d’amitié adolescente. Et une commune énergie, comme un geste d’exposition, d’en découdre avec les assignations de genre et les séparations de médiums.

Text by Ingrid Luquet-Gad on Les Inrocks

On les connaît respectivement comme plasticienne et créateur de mode. Alexandra Bircken et Lutz Huelle se sont chacun·e fait un nom, respectivement dans l’art et la mode. À la Fondation Pernod Ricard, ce qui se montre est un flux commun qui les rassemble : une Pensée corps, le titre de l’exposition confiée à la curatrice Claire Le Restif, la directrice du Crédac, le centre d’art contemporain d’Ivry, qui en 2017 consacrait à la première une exposition solo.

Lors de la précédente exposition déjà, quelque chose filtrait entre les lignes : une affaire d’affinités électives, une envolée adolescente vers d’autres horizons pour faire troupe, ensemble, faire corps, en meute. On regardait les formes, série de protections-carapaces et accessoires-leurres, tout en écoutant bruire la petite histoire : ces trois adolescent·es, né·es dans une petite ville sans histoires de l’Allemagne de la Ruhr au tournant de ces années 1990, quand tout semblait encore possible, mais possible ailleurs.

Une commune énergie d’en découdre


Alexandra Bircken et Lutz Huelle auront ensemble mis le cap sur Londres, direction la Central Saint Martins, où tous deux poursuivront un cursus en mode, période upcycling et déconstructivisme. Le troisième comparse, le photographe Wolfgang Tillmans, les rejoindra et capturera ces moments de vie transitoires qui, au cœur de l’exposition, occupent l’entrée en matière (As It Is/When It Was, 1984-2019).

En ne masquant pas le personnel, les formes, elles, se passent d’enrobage théorique : le parti-pris est qu’Alexandra Bircken, tout autant que Lutz Huelle, présenta ses créations sans tenter de tirer l’un ou l’autre vers des greffes forcées entre l’art et la mode. Car leurs pratiques respectives œuvrent depuis un contexte spécifique, et c’est en cela qu’elles excellent. Par des gestes minimaux – assembler, basculer, tresser, nouer, réajuster ou recontextualiser –, un système déjà se montre poreux, et sa mutation, en cours.

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Vues de l’exposition La Pensée corps à la Fondation Pernod Ricard Alexandra Bircken, Lutz Huelle avec la contribution de Wolfgang Tillmans. Crédit photo : Léa Guintrand, courtesy Fondation Pernod Ricard.

Le néo-genre de l’ère post-industrielle


Les vêtements de Lutz Huelle sont présentés comme tels : dressés, suspendus, parfois soclés. Les sculptures d’Alexandra Bircken, de même, se passent de tout effet de manche : leur présence de choses s’impose d’une fierté frondeuse. Entre les deux passe un corps absent et pourtant en trajet : délesté du biologique, il s’exprime par les oripeaux réappropriés d’un monde post-industriel, bombers ou protections de moto, caddies ou selles de vélo.

On y lit un positionnement commun : une réorientation des normes du genre à l’intérieur même d’une société de la transparence, où l’injonction à être soi-même se retourne la plupart du temps en capture réifiante. Plutôt que la grandiloquence de paris sur des bio-corps hypertechnologiques ou le nihilisme d’une déconnexion survivaliste toujours en passe d’escapisme, le geste d’une troisième voie au réalisme DIY étendu à plus d’un corps.

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